L’œil mécanique




"Je suis le ciné-oeil, je suis l'oeil mécanique, je suis la machine qui vous montre le monde comme elle seule peut le voir. Désormais je serai libéré de l'immobilité humaine. Je suis en perpétuel mouvement, je m'approche des choses, je m'en éloigne, j'entre en elles. (...) Ma vie est dirigée vers la création d'une vision nouvelle du monde. C'est ainsi que je déchiffre d'une manière nouvelle le monde qui vous est inconnu."

Dziga Vertov en 1923



Un art mécanique

Depuis ses débuts, l'évolution du cinéma a été liée à l'évolution de ses techniques. Tout progrès dans le domaine de l'image, du son, du montage, des techniques de laboratoire et vers une plus grande légèreté du matériel de prises de vue ont influencé les créateurs, et, toutes les évolutions du langage cinématographique se sont accompagnées de changements techniques, d'adaptations de matériel à ces nouveaux besoins. On se demande même si la mort du cinéma, promise par certains depuis vingt ans, ne serait pas liée à une certaine idée de stagnation du progrès dans les techniques proprement cinématographiques aux dépens des techniques vidéos et de l'image numérique.


Entre artistes et artisans

Depuis une vingtaine d'années une entreprise française, AATON, installée au milieu d'un quartier d'artisans dans le centre ville de Grenoble, est le symbole de ces évolutions technologiques mais aussi et surtout d'une complicité retrouvée entre créateurs et inventeurs. Car de ces liens souvent compliqués, ambigus mais aussi passionnés est né le septième art. Des liens  singuliers qui le placent, aujourd'hui encore, en marge des autres arts.

Un homme symbolise cette rencontre entre les fabricants de matériels et les cinéastes : Jean-Pierre Beauviala. Ancien ingénieur chez ÉCLAIR, où il créa le moteur quartz avant de fonder à la fin des années 60 sa propre usine de fabrication, AATON ; il y développa notamment le Super 16 mm, inventa la paluche (caméra vidéo de poing), le 35 mm à trois perforations, le marquage du temps sur le film (qui supprime le clap et le piétage de la pellicule)…

A la fin des années 70, la caméra "AATON" nous rapproche d'un vieux rêve de cinéaste, celui de la caméra-stylo. Car, s'il existe de nombreux exemples de caméras légères permettant de filmer avec une grande mobilité, l'AATON semble être la plus proche du rêve de Dziga Vertov : c'est une caméra légère, silencieuse, qui n'a pas besoin de clap, de cellule… Bref, elle est presque aussi maniable qu'une caméra super 8 ou qu'une petite caméra vidéo amateur mais pour une qualité d'image "grand-écran". C'est avec cette caméra que Raymond Depardon a pu réaliser "Faits divers", "Reporters" ou "Urgences" réconciliant ainsi documentaire et cinéma. Elle redonna enfin un nouveau souffle au 16 mm (avec le super 16) qui semblait devoir disparaître devant les nouveaux formats vidéo…


D'une caméra à l'autre

Mais l'histoire n'est pas fini. Jean-Pierre Beauviala rêve depuis des années de faire une caméra encore plus petite, encore plus maniable, encore moins chère. Un rêve qui est en passe de devenir une réalité. Ce désir n'est pas nouveau ; il le traîne avec lui depuis la création d'AATON. Ce projet s'est d'abord appelé "la caméra agricole" ; sorte d'engin autonome, démontable et réparable partout dans le monde tant son mécanisme devait être simple. Cette caméra symbolisait alors un cinéma de résistance permettant de faire des films hors des circuits et des contraintes de la production traditionnelle, quitte à en pirater les moyens. Puis ce fut la caméra Héliotrope en 1986 et aujourd'hui "la petite caméra" d'AATON. Elle s'inscrit dans une chaîne de production intitulée Ciné-minimal, qui est une autre manière de voir et de faire du cinéma, hors des sentiers battus, loin des contraintes de la télévision, un cinéma de poche.

Cette caméra devrait tenir dans le sac à main d'une jeune fille ou dans la poche d'une veste tout comme le Leica du photographe. Elle aura des cassettes au lieu des magasins, ne se tiendra plus sur l'épaule mais sera collée à la joue et devrait être accessible à toutes les bourses…Tout en restant une caméra super 16 avec tous les acquis de ce format.

Cette nouvelle petite dernière n'est pas seulement un bel objet. C'est un nouvel outil qui permettra peut-être de faire des films que l'on ne pouvaient pas ou que l'on osait pas faire auparavant, les films dont rêvaient Dziga Vertov et quelques autres…