Racing ! Racing !  Une histoire de l’Alsace

 




Le Racing club de Strasbourg…


Peu de clubs de football en France - et même Europe - n’ont eu durant près d’un siècle une telle histoire parallèle à l’Histoire de leur région ou de leur pays.


Né Allemand, professionnalisé français, évacué à Périgueux en juin 1939, nazifié de force en 1940, ressuscité tricolore en 1945, héros de la coupe, victime des intrigues, glorieux Européen, misérable relégué, laborieusement municipalisé, récemment privatisé à la sauce américaine, le Racing club de Strasbourg court comme un dératé après son destin.


Au-delà d’un parcours sportif en dents-de-scie, le club bleu et blanc est le reflet d’une ville, d’une région, d’un particularisme. Il a été parfois l’expression démesurée d’une identité régionale qui ne supporte pas que son club soit médiocre. Il a été aussi, dans les temps difficiles de la guerre et de l’après-guerre, une thérapie de masse pour une population repliée sur elle-même.


L’histoire du Racing est peuplée de personnages aussi divers qu’extraordinaires, qui ont construit, ou démoli, le club, qui ont déchaîné les foules de la Meinau comme dans un théâtre d’ombres. Ils ont écrit des épopées dont on parle encore dans certains bistrots, ils ont signé des aventures sulfureuses, et parfois sont morts dans les neiges du Front Russe ou dans les camps nazis…



Ce documentaire a l’ambition de tenter de saisir l’essence même de ce club mythique, qui fut un lien social, et qui, à l’image de l’Olympique de Marseille, n’en finit pas de mourir et de renaître.

Ce film s’intéressera donc à l’histoire, au passé, mais également au présent, à cette permanence du Racing club de Strasbourg qui en fait un reflet fidèle de l’identité alsacienne.



«Le foot remplit ici une fonction sociale. Les Alsaciens sont malades de "leur" Racing. Mais quand il se porte bien, c'est toute l'Alsace qui respire la santé... »

Pierre, un supporter




Une histoire parallèle de l’Alsace



L’histoire des sports et du football en particulier reflète l’histoire générale, économique, sociale et politique. Ce qui signifie que l’on retrouvera dans l’histoire du Racing Club de Strasbourg les grands traits de l’histoire de l’Alsace en général et de Strasbourg en particulier. Cette histoire d’une région globalement chargée de péripéties dramatiques (guerres, annexions, etc.) et de renversements de situations, celle du Racing comportera autant de ruptures spectaculaires.


Pour autant, l’histoire du football comporte aussi des séquences autonomes ; en conséquence, la vie du club, ses résultats, le monde des dirigeants, offrent parfois des caractéristiques qui s’éloignent de celles de l’histoire générale, économique, sociale et politique…


Le Racing Club de Strasbourg, alors Fussball Club Neudorf est fondé en 1906, à une date où l’Alsace, qui forme le Reichsland avec la Lorraine, est assez bien intégrée dans le Reich de Guillaume II. Elle bénéficie de la remarquable croissance économique et démographique du Reich. Contrairement à l’Alsace en général, la ville de Strasbourg, les faubourgs - Neudorf y compris - comptent une population en pleine croissance et très germanisée : environ 60 000 habitants sur un total de près de 170 000 sont des « Alt-Deutsche », c’est-à-dire des Allemands immigrés depuis 1871. Un tiers des mariages célébrés annuellement depuis le début du siècle sont des mariages mixtes. Ainsi l’influence allemande est plus que superficielle : le député de Strasbourg, élu en 1912 est Boehle, un socialiste allemand immigré qui va représenter la ville au Reichstag à Berlin.


En 1919, c’est la désannexion. L’Alsace retrouve sa place dans l’ensemble français. Dans l’immédiat, c’est la chasse à tout ce qui est allemand. Mais tous les immigrés ne sont pas expulsés, loin s’en faut. Ainsi les personnes ayant un conjoint ou une conjointe alsaciens de souche sont autorisées à rester, mais reçoivent une carte d’identité marquée d’un B signifiant ainsi leur origine et les désignent au passage à la vindicte publique. Cependant, le Racing accepte dans ses rangs des titulaires de la carte B, mais refuse les détenteurs de la carte C, qui sont des Allemands sans attache régionale.  Des tensions se produisent au début, y compris dans le milieu sportif.  Par exemple, lors de plusieurs matchs à l’extérieur, des cris de « boches » sont entendus dans les tribunes.


Ce type d’incidents favorisent l’agitation autonomiste et le « malaise alsacien ». Ce n’est sans doute pas un hasard si, en 1929, un candidat autonomiste s’empare de la mairie de Strasbourg.


En même temps, l’économie de la ville doit se reconvertir pour accéder aux marchés français. Une industrie émerge : celle des automobiles Mathis qui exporte des voitures jusqu’aux Etats-Unis. C’est le moment où l’on assiste à une mutation des dirigeants du monde du football. Partout l’on voit des capitaines d’industrie rechercher la notoriété par ce biais. Ainsi, Mathis semble tenté de suivre l’exemple de Peugeot ou d’Agnelli, les mécènes du FC Sochaux et de la Juventus de Turin.


Les années 1933 – 1939 sont celles de la grande crise économique tant au niveau national qu’international. L’absence d’investissements en Alsace et le départ de certaines industries provoquent le marasme. C’est pourtant au milieu de ces difficultés que le Racing opte pour le professionnalisme sous l’impulsion des automobiles Mathis encore prospères.


Les menaces d’Outre-Rhin n’affectent pas davantage la vie quotidienne. Les masses populaires s’oublient alors dans des pratiques associatives et festives qui atteignent leur apogée au cours de ces années trente. Pas de dimanche sans fête populaire à Neudorf par exemple, organisée par l’une ou l’autre société de gymnastique, de musique, de chant du milieu catholique ou socialiste, etc.  De fait, la population des milieux populaires ne connaît que ces fêtes comme seule distraction. Le Racing représente l’occasion d’augmenter le nombre de ces réunions populaires, occasion de pratiques festives et conviviales. À la place ou en plus du « Nachtfescht » ou du « Gartefescht », les supporters-spectateurs du Racing se retrouvent dans les nombreuses brasseries de Neudorf et de la Meinau, lieux de convivialité et de discussions interminables d’après-match.



Lorsque la seconde guerre mondiale arrive, elle enterre ce mode de vie alors à son apogée et provoque l’évacuation de Strasbourg, en septembre 1939. À Périgueux, certains tentent de reconstituer une vie sociale fondée sur le particularisme alsacien. La population refuse de voir s’arrêter la vie habituelle et cherche à reconstituer l’environnement strasbourgeois. C’est ainsi qu’un Racing Club de Strasbourg reprend vie provisoirement et profite un temps d’une image sympathique dans la presse sportive nationale.


À Strasbourg même, l’arrivée des nazis signifie l’annexion de fait et la volonté de transformer les Alsaciens en sujets non seulement allemands mais aussi nazis. Les associations sportives sont donc embrigadées dans l’organisation sportive nazie. Le Rasensport succède au Racing.  Mais l’ambiance de l’avant-guerre est absente et l’incorporation de force en août 1942 dans la Wehrmacht signifie la quasi-extinction des pratiques sportives.



Strasbourg reste sous la menace d’un retour momentané des nazis jusqu’à fin janvier 1945.  L’Alsace n’est définitivement libérée qu’à la fin mars. À cette date, la vie normale avait repris dans les autres départements français depuis des mois, à Paris depuis le début septembre 1944.  Bien plus, l’Alsace a perdu des milliers de jeunes hommes et parmi eux nombre de footballeurs.  Des dizaines de milliers d’autres ont été privés de jeu des années durant


Après la guerre, une nouvelle fois, la francisation est à l’ordre du jour. Les séquelles de la guerre marquent pour longtemps la région.  Même les instances nationales du football s’en soucient.  Aussi, elles décident que le Racing Club de Strasbourg et le FC Metz, réintégrés d’office en 1er Division, y demeureront, même si leurs résultats sportifs les condamnaient à la descente à l’issue de la saison 1945-1946.


Alors que matériellement l’Alsace s’inscrit de façon positive dans la croissance économique des « trente glorieuses », la guerre rattrape régulièrement ses habitants.  D’abord ils ressassent en permanence leur nouveau mal-être, découlant notamment de l’incompréhension rencontrée auprès de leurs concitoyens des autres départements. État d’esprit traduit par exemple par le cabaretier Germain Muller avec beaucoup de pertinence.  Le procès d’Oradour ravive la plaie en 1953.


L’orgueil strasbourgeois est parallèlement flatté par l’implantation du Conseil de l’Europe en 1949.  Voilà qui conforte encore chez les Strasbourgeois l’idée que leur ville est une capitale qui en conséquence doit s’en montrer digne et à tout point de vue, y compris par son club professionnel.


Tout au long de ces années cinquante et soixante, l’économie régionale demeure entre les mains de petits industriels d’envergure modeste comme avant la guerre. Le président du Racing, Heintz en est l’incarnation. Mais en même temps, des changements considérables se dessinent.  Ainsi, la diversification des loisirs, la généralisation de la voiture dans les familles populaires, celles qui font le public du Racing, conduisent à un délitement de ce public et à terme à sa diversification. La voiture favorise désormais l’arrivée d’un nouveau public, venu de toute la Basse-Alsace.


À compter de cette période, le Racing devient le club de l’Alsace et non plus seulement de Strasbourg.  L’identité strasbourgeoise s’évanouit ; la défection d’un certain nombre de supporters locaux conduit à la disparition de plusieurs brasseries aux abords de la Meinau.


Pendant les années 70 et 80, l’évolution économique conduit à l’avènement de dirigeants de plus grande envergure, d’aventuriers du monde des affaires.  C’est l’arrivée au premier plan régional de puissants promoteurs immobiliers, d’assureurs représentant des entreprises nationales, de dirigeants d’organismes financiers, d’audit, de négociants, etc. Ils font désormais la croissance régionale en lieu et place des petits industriels d’antan.  Ces nouveaux acteurs économiques s’approchent volontiers du Racing afin d’acquérir une notoriété réservée ordinairement aux politiques.

Cette évolution conduit aussi à la prééminence des problèmes de gestion qui se trouvent davantage au centre des débats entre supporters que l’aspect sportif.  Les supporters sont aussi, de ce fait, plus exigeants quant aux résultats du Racing.


Parallèlement, la concurrence entre les ex-gaullistes et les centristes au niveau politique apporte davantage de piquant à la vie politique locale et régionale demeurée atone tout au long des années soixante.  La tentation est grande pour les politiques de s’ingérer dans les affaires du Racing. Tentation qui se concrétise à partir de 1980 avec l’arrivée d’André Bord au Racing, même si cette recherche de profits politiques s’avère très aléatoire.


Dans les années 1990, le désengagement politique s’amorce. Après le couturier Daniel Hechter, c’est le groupe américain Mac Cormack qui décide d’investir dans le club. L’aventure sera de courte durée. Mais cette mauvaise gestion entame durablement la confiance des supporters et s’accompagne de résultats sportifs en dents-de-scie.


Depuis lors, le Racing tente de retrouver ses racines alsaciennes et une gestion plus saine. Est-ce le début d’un renouveau, ou l’énième chapitre d’une l’histoire mouvementée d’un club à la recherche d’un destin ?